GRÈCE MODERNE - De la Grèce byzantine à la Grèce contemporaine

GRÈCE MODERNE - De la Grèce byzantine à la Grèce contemporaine
GRÈCE MODERNE - De la Grèce byzantine à la Grèce contemporaine

Le développement d’une conscience nationale dans l’hellénisme qui se dégage progressivement de l’idée impériale byzantine d’abord, puis de l’œcuménisme chrétien du patriarcat de Constantinople, peut être considéré comme la principale tendance d’une longue période pendant laquelle le vieux peuple hellène se transforme en une nation moderne.

Miné de l’intérieur par les luttes intestines à caractère politique et social, l’Empire byzantin n’a pas pu résister aux attaques conjugées de l’Orient islamique, de l’Occident chrétien et des peuples qui lui étaient soumis jusqu’alors et qui, l’un après l’autre, se séparèrent de lui et créèrent des États indépendants, noyaux des futurs États nationaux des Balkans.

La réaction de l’hellénisme à l’occupation franque après la prise de Constantinople par les Croisés (1204) et à la pénétration de l’Occident dans l’économie de l’Orient favorisait la formation d’une conscience nationale. Les États grecs qui, échappant à l’occupation, organisèrent la résistance contre l’occupant, l’État d’Épire et l’État de Nicée, puis l’Empire reconstitué avec la reconquête de Constantinople par les Paléologues, peuvent être considérés, en fait, comme des formations politiques à caractère national grec.

Tous ces États, comme les autres États balkaniques, succombèrent à la poussée des Ottomans qui, à partir du XVe siècle, fondèrent le grand Empire ottoman. C’est dans le cadre de ce nouvel Empire que l’hellénisme s’efforça de sauvegarder son identité nationale et de retrouver son indépendance.

L’adaptation aux nouvelles conditions, l’organisation interne de la nation, la résistance active contre les occupants (mouvement paysan spontané avec la formation des bandes de rebelles, les Kleftes, soulèvements tout au long des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles à l’occasion des guerres que livrèrent les puissances occidentales et la Russie aux Ottomans), ont permis aux Grecs d’atteindre cet objectif.

En effet, profitant des marges d’autonomie administrative (civile et religieuse) laissée aux non-musulmans par le système ottoman, les Grecs réussirent à élaborer une auto-administration de plus en plus perfectionnée. Aussi, participant à l’intense activité commerciale des Occidentaux en Orient finirent-ils par accumuler des richesses importantes et, surtout à partir du XVIIIe siècle, par prendre en main une part des activités économiques de l’Empire (commerce et navigation).

La formation d’une bourgeoisie mercantile grecque, à caractère encore précapitaliste, en contact avec l’Occident, contribua à renforcer le mouvement de résistance qui déjà à plusieurs reprises avait revêtu diverses formes, et à répandre chez les Grecs l’idéologie nationale, dominante dans la bourgeoisie occidentale. La solution révolutionnaire du problème national grec apparaît pour la première fois avec la guerre d’indépendance de 1821 et la création d’un petit État indépendant, mais protégé par les grandes puissances de l’époque, la Russie, la France, l’Angleterre.

Les efforts pour équilibrer la vie politique, efforts qui reflètent les transformations progressives des rapports entre les divers groupes sociaux de la nation (anciens notables, éléments bourgeois et petits bourgeois, paysannerie et éléments populaires des centres urbains), caractérisent la vie politique intérieure de l’État grec.

Cette évolution politique est aussi fortement conditionnée par la question nationale: libérer du joug étranger les pays grecs qui restaient en dehors des frontières exiguës du premier royaume grec avait été le dessein dominant du peuple grec jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. Comme en raison des circonstances historiques il était difficile de fixer les frontières nationales de l’hellénisme qui s’était diffusé dans les Balkans et en Asie mineure, cette visée se traduisait par une reconstitution de l’Empire byzantin et prenait l’aspect d’une politique irrédentiste connue sous le nom de «grande idée», qui se heurtait aux aspirations nationales analogues des autres peuples balkaniques et, bien entendu, au mouvement national turc qui se développa à partir du début du XXe siècle.

Par ailleurs, la situation créée dans la question d’Orient par les rivalités des puissances protectrices, dont l’ingérence dans les affaires grecques constituait, dès la création de l’État grec, un facteur déterminant, contribuait puissamment aux distorsions qu’on constate dans l’évolution de la politique intérieure et extérieure de la Grèce.

La période qui va du début du XIXe siècle au premier quart du XXe siècle se caractérise par la lutte, tantôt diplomatique, tantôt armée, contre l’Empire ottoman ou contre les États balkaniques pour abolir l’Empire et le remplacer par une série d’États nationaux, y compris un État national turc avec des frontières qui pourraient garantir un équilibre territorial dans cette région instable.

Après la Première Guerre mondiale et à la suite du désastre militaire que la Turquie lui avait infligé en Asie mineure (1922), la Grèce dut abandonner la politique de la «grande idée» et la remplacer par une politique d’entente de plus en plus large avec tous ses voisins.

Sur le plan intérieur, un déséquilibre politique à interférences sociales de plus en plus profondes marque l’entre-deux-guerres; il se prolonge et s’aggrave avec les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, de l’Occupation, de la Résistance et de la guerre civile jusqu’en 1974. Avec la chute de la dictature militaire de 1968-1974 et le retour à la démocratie, la vie politique grecque retrouve son cours normal.

1. Vers la Grèce moderne: l’hellénisme, fondement de l’Empire byzantin

Le déplacement du centre administratif en Orient à partir de Dioclétien, surtout à partir de la fondation de Constantinople érigée par Constantin en deuxième capitale (330), assurera à cette partie de l’Empire la prééminence politique. D’autre part, la régionalisation progressive amorcée par les réformes de ces deux empereurs (tétrarchie, création de diocèses groupant plusieurs provinces, de préfectures coiffant les diocèses) aboutira au partage de 364 entre les successeurs de Constantin, contribuant à renforcer la cohésion de chacune des régions ainsi créées, en même temps qu’à accentuer le particularisme de chacune des deux parties de l’Empire.

Certes, l’Empire romain restera pendant trois siècles encore constitutionnellement un et indivisible en théorie, mais, dans les faits, sa partie orientale forme d’ores et déjà une entité politique à part, et, tandis que les barbares envahissent l’Occident et mettent fin à l’Empire (476) pour créer à la longue l’Europe occidentale féodale, l’Orient s’achemine vers une autre destinée: il deviendra l’Empire chrétien d’Orient, qui se transformera vite en Empire byzantin.

Il s’agit là d’un changement fondamental pour l’hellénisme: peuple occupé parmi d’autres, bien que prépondérant en Orient et favorisé par les occupants, il devient le peuple dominant d’une formation politique nouvelle qui veut continuer l’Empire romain, mais dont le caractère grec s’affirmera de plus en plus. L’histoire de l’hellénisme se confond désormais avec l’histoire de l’Empire byzantin.

L’hellénisation progressive de l’expression officielle de l’Empire romain d’Orient, sa christianisation et les luttes de l’hellénisme devenu le fondement solide de ce nouvel empire contre les barbares du Nord et de l’Est sont les caractéristiques essentielles de la période qui va de Constantin le Grand (306-337) jusqu’au VIIe siècle, période qui peut être considérée à la fois comme l’époque de la fin de l’Empire romain et celle du début de l’histoire byzantine.

Si les empereurs continuent à porter le titre d’«empereur des Romains» (et cela jusqu’à la chute de l’Empire byzantin), l’administration est en train de passer aux mains des Grecs et des hellénisés. Le latin, tout en restant jusqu’à la fin du VIe siècle la langue officielle de l’administration et de la législation, cède le pas même dans ce domaine au grec, depuis longtemps déjà langue de culture et moyen de communication entre les peuples de l’Orient. Le grec est de plus en plus employé par l’administration dans ses rapports multiples avec les administrés, souvent même dans la législation. Les termes administratifs latins sont transcrits en grec ou s’expriment en termes grecs équivalents. La romanité, surtout après la faillite des efforts de Justinien (527-565) pour ressusciter l’Empire romain, devient un idéal de plus en plus lointain et utopique. Au début du VIIe siècle, vers l’avènement d’Héraclius Ier (610-641), l’évolution est accomplie: l’empereur devient basileus-autocratôr et le grec la seule langue officielle de l’Empire. Toutes les manifestations de l’État et de la société sont désormais d’expression et d’essence grecques et chrétiennes.

L’hellénisme face aux invasions barbares

Les raids des Goths et des Huns, qui à plusieurs reprises, du IIIe au IVe siècle, ravagèrent la péninsule balkanique, tantôt jusqu’aux Thermopyles, tantôt jusqu’au Péloponnèse, n’avaient pas eu du point de vue ethnique des résultats durables. Il s’agissait de razzias qui décimaient la population, d’ailleurs depuis longtemps, affaiblie, et facilitaient ainsi l’installation d’autres peuplades, particulièrement des Slaves qui, sous le commandement des Bulgares et des Avars, commencent, à la fin du Ve siècle ou au début du VIe, à envahir les Balkans. À ces expéditions fréquentes succède, à partir de la fin du VIe siècle ou au début du VIIe, l’implantation des Slaves dans toute la péninsule, en masses dans le Nord, en colonies disséminées ou «sclavinies» dans le Sud. C’est aussi au VIIe siècle que se crée, au nord-est des Balkans, un État bulgare indépendant, appelé à jouer un rôle important pendant les siècles qui suivront. Les efforts des empereurs byzantins à partir du VIIe siècle pour contenir les envahisseurs, puis pour réhelléniser le pays, ainsi que les victoires de la dynastie des empereurs macédoniens du Xe siècle, aboutirent à l’assimilation de l’élément slave qui s’était installé dans les parties sud – où cet élément n’a laissé que quelques traces insignifiantes – et à la soumission des États slaves et des Bulgares à l’Empire, dont les frontières politiques furent reportées sur le Danube. Mais, du point de vue ethnique, l’élément grec ne reste, plus ou moins compact, que dans les régions au sud d’Aimos, qui formaient les nouvelles circonscriptions administratives et militaires, les thèmes de Thrace, de la Macédoine, de Nikopolis et, plus au sud, de l’Hellade et du Péloponnèse, tandis que les tribus slaves et bulgares, bien implantées au nord quoique soumises à l’Empire, garderont leur personnalité et formeront à la longue des États nationaux indépendants.

Il en fut de même en Asie où, à la suite des attaques des Perses et surtout des Arabes, la perte des provinces orientales (Arménie, Mésopotamie, Syrie, Palestine) et de l’Égypte limite l’hellénisme à l’Asie Mineure; celle-ci, profondément hellénisée, constituera désormais, avec la partie sud des Balkans, le fondement solide de l’État, dont la composition ethnique devient plus cohérente et que domine l’élément grec et hellénisé.

La nouvelle idéologie

Si l’unité politique des Grecs dans l’Empire romain, puis et surtout dans l’Empire byzantin, contribua au développement de la conscience de leur unité en tant que peuple, des idéologies nouvelles, étrangères, voire opposées à celles de la Grèce classique, l’éloignaient de plus en plus de son passé. En effet, jusqu’au Ve siècle, on assiste à une lutte dramatique entre l’idéal politique grec, où la cité et le citoyen se trouvaient dans une harmonieuse interdépendance, et l’idée impériale romaine qui a évolué vers l’idée monarchique de droit divin, comme entre la philosophie ou plus généralement la culture hellénique et l’idée chrétienne. La lutte s’acheva par la victoire complète de l’idée monarchique et chrétienne.

C’est parmi l’élément grec et hellénisé que prirent naissance les premières communautés chrétiennes formées en dehors de Palestine, plus nombreuses en Asie Mineure, puis en Thrace et en Macédoine, qu’en Grèce même. La première communauté chrétienne d’Europe est celle de Philippes en Macédoine, et le passage de Paul à Athènes où il prononça son discours de l’Aréopage fut un des grands moments du christianisme naissant: ce discours peut être considéré comme le premier essai pour concilier la nouvelle idéologie avec la culture hellénique. Cet effort de conciliation poursuivi par les premiers apologètes et les Pères de l’Église contribua puissamment à la victoire finale du christianisme, mais ce serait une erreur de parler d’une hellénisation profonde de l’idéologie chrétienne. C’est seulement la langue grecque, la rhétorique, la dialectique, la logique, bref les techniques de la pensée élaborées par les Grecs, que le christianisme s’est assimilées pour s’imposer aux esprits cultivés de l’époque et pour élaborer à son tour sa propre idéologie: celle-ci n’avait pas été altérée dans ce qu’elle a d’essentiel par le contact avec la pensée grecque et elle lui resta toujours opposée. Les Grecs chrétiens en ont eu toujours conscience. De ce fait, même s’ils continuaient à lire les ouvrages de l’Antiquité – directement pour un certain temps, indirectement à partir du VIIe siècle par l’intermédiaire des écrits des Pères de l’Église ou des anthologies, florilèges et autres collections à usage scolaire –, ils se sentaient de plus en plus étrangers à la pensée grecque païenne. La culture grecque et le paganisme étant devenus presque synonymes, les Grecs chrétiens abandonnèrent même leur nom ethnique d’Hellènes pour adopter celui de Romains. La fermeture des écoles philosophiques d’Athènes par Justinien au VIe siècle marque l’aboutissement de cette longue évolution. La rupture, presque complète dans la conscience du peuple grec, au moins de ses classes dirigeantes et de son intelligentsia, avec son glorieux passé est consommée: elle durera jusqu’au XIe siècle.

Le retour aux sources

Avec la renaissance des études classiques, préparée depuis la fin du IXe siècle mais qui se manifesta pleinement à partir du XIe siècle, les Grecs reviennent aux sources de leur culture. Non seulement on étudie les grandes œuvres du passé, mais on commence à les considérer comme un héritage précieux, que l’on revendique et dont on se réclame, malgré certaines réserves imposées par l’attitude méfiante de l’Église officielle. Ce mouvement est aussi intimement lié avec une première prise de conscience de l’hellénisme en tant que nation distincte au sein d’un empire multinational, et il en constitue un des signes les plus clairs. Les Grecs chrétiens recommenceront bientôt à s’appeler Hellènes, en donnant à ce terme sa première signification ethnique. Ce processus de la formation d’une conscience nationale ira en s’amplifiant, accompagné par le renouveau des études classiques pendant les siècles qui suivront et jusqu’à la fin de Byzance.

Les circonstances politiques et sociales de l’Empire y contribuèrent puissamment. L’indépendance toujours croissante des grands propriétaires fonciers et de l’aristocratie militaire avait affaibli le gouvernement central, qui ne peut plus résister, à partir du XIe siècle, aux attaques conjuguées des Turcs en Orient, des croisés en Occident. L’État centralisé commence à se désagréger, ce qui favorise les oppositions de divers peuples soumis à l’Empire, qui développent de véritables mouvements nationaux pour revendiquer leur indépendance. Bulgares, Serbes, Roumains, Arméniens se révoltent et créent des États indépendants, menaçant l’Empire qui se réduit de plus en plus au pays habité par les Grecs. Avant même la prise de Constantinople par les croisés en 1204, l’Empire byzantin s’était transformé en réalité en un État grec.

2. La Grèce entre l’Occident et l’Orient (1204-1453)

Le parti occidental

Telle la Chine bien plus tard, cet empire sous le ciel, groupé autour du nombril de la civilisation hellénique, la mer Égée, cet empire qui se croyait éternel et source de toute lumière, plein d’indifférence méprisante à l’égard des barbares de l’Occident et de leur chef, le pape, fut «ouvert» à leurs convoitises entre le XIe et le XIIIe siècle.

L’aventurier normand Robert Guiscard, parti d’Italie du Sud, s’attaqua aux Balkans en 1081. Alexis Ier Comnène demanda l’aide de Venise et en échange signa, en 1082, une chrysobulle lui accordant des privilèges commerciaux exorbitants dans l’Empire. À partir de cette date, les marchands vénitiens furent, à Byzance, plus favorisés que les Byzantins eux-mêmes. En 1095, le pape prêcha la guerre sainte contre l’Orient. Il affirma qu’il était le chef souverain de toutes les Églises chrétiennes et que tous les rois ou empereurs lui devaient une obéissance absolue. Bien qu’à l’origine il se fût agi de lancer les croisades contre les Turcs, le schisme de 1054 était encore trop récent pour que la haine à l’égard des Grecs ne fût pas vive. La conjonction de l’intransigeance religieuse de Rome et de l’impérialisme économique de Venise aboutit, en 1204, à la destruction de Byzance et à l’installation en Orient, pendant six siècles, de l’empire colonial vénitien. C’est principalement à cet empire que les Turcs disputèrent les pays grecs, et les îles Ioniennes restèrent vénitiennes jusqu’à la disparition de l’État vénitien en 1797.

Élaboration d’une conscience nationale grecque

Sur les trois lambeaux de l’Empire byzantin – l’Épire, Trébizonde et Nicée – se développa, par réaction à la domination latine chez l’élite byzantine menacée de disparition, une conscience nationale grecque, un protonationalisme, ancêtre lointain du nationalisme bourgeois de 1821. Pendant plus d’un demi-siècle, de 1204 à 1261, ce protonationalisme fut entretenu par les efforts pour reprendre aux Latins Constantinople et les pays grecs soumis à leur joug. Il fut le point de départ de ce qu’on appela plus tard la Grande Idée, c’est-à-dire la reconstitution d’un Empire byzantin purement grec, d’un État national s’étendant sur l’Europe et sur l’Asie et ayant pour capitale Constantinople. Théodore II Lascaris (1254-1258), souverain de l’Empire grec de Nicée en Asie Mineure, fut le premier à être représenté sur un piédestal orné de l’aigle bicéphale qui, désormais, devint l’emblème de l’État byzantin puis, jusqu’au XXe siècle, celui de la Grande Idée.

Cette conscience nationale, nourrie du souvenir de Philippe de Macédoine et d’Alexandre le Grand, unificateurs des Grecs, se traduisit par le culte du passé. Théodore II, en particulier, fut saisi d’une véritable passion pour l’Antiquité grecque; il voulut que son armée soit nationale, non plus composée de mercenaires étrangers, mais de Grecs. Il préféra utiliser, au lieu du grec d’église, le grec ancien qu’il aimait, disait-il, plus que son propre souffle. Il se voulut empereur des Grecs régnant sur «la Grèce».

Pourtant, depuis le triomphe du christianisme dans l’Empire, l’appellation de «Grec» continuait, du point de vue religieux, à avoir le sens péjoratif de païen, et l’Église orthodoxe lui préférait toujours le terme de «Romain». Cet attachement aux valeurs de l’Antiquité développa un esprit rationaliste qui éloigna ses tenants de l’Église orthodoxe et les incita à considérer une union avec l’Église de Rome sous l’angle de l’opportunité politique bien plus que sous celui des principes. Ce fut dans cet esprit que les empereurs de Nicée négocièrent l’union qui aboutit sous Michel VIII Paléologue, le dernier d’entre eux (il avait en 1261 repris Constantinople aux Latins), à la déclaration d’union du concile de Lyon de 1274. Mais ni cet acte, ni celui qui fut répété un siècle plus tard, quand l’empereur Jean V Paléologue se rendit personnellement à Rome en 1369 pour offrir au Saint-Siège, en même temps que l’union, sa conversion solennelle au catholicisme, pas plus d’ailleurs que le décret d’union promulgué à Florence en 1439, en présence de Jean VIII Paléologue, ne purent fléchir l’opposition au pape de la quasi-unanimité du clergé et du peuple byzantins.

La fierté que Théodore II Lascaris éprouvait à l’idée qu’il était grec se mélangeait à la tristesse de voir les «barbares» latins faire des progrès si rapides sur la voie de la civilisation. Il n’ignorait pas le remarquable développement intellectuel du XIIIe siècle occidental et déclarait même que la philosophie était en train de fuir la Grèce pour se réfugier chez les Latins.

La reprise de Constantinople en 1261 et la constitution du despotat de Morée, avec pour capitale Mistra, ne furent qu’une apparente résurrection de l’Empire byzantin; simplement, aux trois lambeaux de 1204 deux autres s’ajoutèrent. L’idée œcuménique sembla définitivement compromise et le sentiment national des Grecs se renforça. Jusqu’à la conquête turque de Constantinople en 1453, de Mistra en 1460 et de Trizibonde en 1461, latinophiles et turcophiles s’y affrontèrent violemment.

Les latinophiles

Les penseurs les plus représentatifs des latinophiles furent, au XVe siècle, Georges Gémistos Pléthon (1355 env.-1451 env.) et son disciple Jean Bessarion (1390 env.-1472). Influencés à la fois par l’Antiquité et l’Occident de leur temps, ils étaient partisans d’une limitation du pouvoir des seigneurs et des moines grands terriens et, pour cette raison, partisans d’un renforcement du pouvoir du souverain qui serait entouré et conseillé par la classe moyenne des villes, par ceux qui n’étaient «ni les plus riches, ni les plus pauvres» précisait Gémistos. Ces aspirations de la bourgeoisie byzantine au pouvoir politique rejoignaient les préoccupations des empereurs qui avaient toujours lutté contre une trop grande influence des seigneurs. Ainsi Théodore II, comme son père et prédécesseur, s’était attiré la vive hostilité des «puissants» – de cette aristocratie terrienne dont une bonne partie était d’ailleurs elle-même constituée, grâce aux souverains, de descendants de parvenus – parce que dans son effort de centralisation monarchique il s’était appuyé sur des roturiers.

Il est caractéristique de voir Gémistos lancer ses idées de Mistra, du despotat grec de Morée, où il enseigne dès 1414, c’est-à-dire sur une terre fortement latinisée. Il peut à loisir observer les mœurs du duché voisin d’Athènes où, signe des temps, règne une famille de banquiers florentins, les Acciaiuoli, qui obtiennent le titre de duc en 1394 et s’allient par mariage au despote de Morée. Les Acciaiuoli affichent un philhellénisme très vif, rétablissent le grec comme langue de leur administration et font preuve d’une tolérance rare pour des Latins, en autorisant la présence à Athènes, parallèlement à l’archevêque latin, d’un archevêque grec ce qui n’était jamais arrivé depuis la conquête franque. Contre les Vénitiens ennemis communs, les Athéniens orthodoxes considéraient le duc Antonio Acciaiuoli (1402-1435), fils et mari de Grecques comme leur compatriote. De Gémistos, le voisin de cette Athènes florantine, on possède une copie de la constitution de Florence, portant des remarques de sa main. En 1439, Cosme de Médicis le reçut à Florence avec de grands honneurs. Son élève Bessarion accentua cette orientation pro-italienne et abandonna l’orthodoxie; nommée cardinal en 1439, il s’installa en Italie et fut, à deux reprises, candidat au siège papal.

Le parti oriental

Si les idées platoniciennes de Gémistos ne furent pas appliquées, malgré la faveur qu’elles rencontrèrent auprès des souverains byzantins, ce fut à cause de l’impossibilité dans laquelle se trouvèrent ces derniers d’enrayer le pouvoir croissant des grands propriétaires. La bourgeoisie, à cause de son extrême faiblesse, ne put contrebalancer le poids écrasant des seigneurs, sauf exceptionnellement, dans le Péloponnèse par exemple. Elle ne pouvait se développer dans un empire livré, dès le XIe siècle, à l’exploitation coloniale. Le Grec ne circulait plus ni sur mer ni sur terre. Tous les bénéfices commerciaux revenaient désormais aux marchands étrangers – principalement vénitiens et génois – installés, avec droit d’exterritorialité, dans des colonies permanentes, au sein des cités byzantines.

Face à cette exploitation économique latine et à l’intolérance religieuse de Rome qui exigeait la soumission complète de l’Église orthodoxe, face au danger d’une latinisation forcée de tout un peuple, coup mortel pour l’hellénisme, il y avait la solution qu’offrait la présence turque. Pendant des siècles et jusqu’à ce jour, on a répété en Occident qu’il était fort dommage que les Latins n’aient pas sauvé l’Empire de l’occupation turque, en oubliant que, du point de vue des intérêts grecs et de la préservation de l’originalité de l’hellénisme, elle était de beaucoup préférable à l’occupation occidentale.

Les rapports avec les Turcs

Les Grecs connaissaient bien leur voisins turcs, depuis qu’au XIe siècle ces derniers avaient conquis l’Asie Mineure. En 1081, l’année où Robert Guiscard, depuis l’Italie, attaqua l’Illyrie, l’empereur byzantin signa un accord avec le premier souverain des Turcs selçukides de Rum, Süleyman, qui venait de s’emparer de Nicée; il lui reconnut le droit de faire de cette ville, située à cent kilomètres à vol d’oiseau de Constantinople, sa capitale. L’État selçukide qui, en 1097, dut se replier sur Konya, connut son âge d’or sous le sultan Kaykobat Ier (1219-1237), qui avait résidé onze ans à Constantinople. Ainsi, l’Empire grec de Nicée, de 1204 à 1261, foyer du protonationalisme hellénique, tout entier tourné contre les Latins, vécut en rapports étroits avec un État turc hautement civilisé, et l’interpénétration économique et culturelle fut constante entre les deux pays également prospères.

Un siècle plus tard, quand les Ottomans supplantèrent les Selçukides, des relations tout aussi étroites se développèrent entre eux et les Byzantins. Jean VI Cantacuzène (1341-1354), souverain mystique et tolérant, se lia d’amitié avec le sultan Orhan (1326-1362). Il lui donna en mariage sa fille, qui resta chrétienne. Orhan, vers l’âge de onze ans, avait déjà été marié à une Grecque. La longue alliance entre les deux souverains permit aux Turcs de s’installer en Europe. Mehmet Ier (1413-1421), protecteur des arts, fut pendant tout son règne l’allié et l’ami de Manuel II Paléologue, qu’il appelait son père. Le savant jurisconsulte Simavnali Bedrettin anima un grand mouvement idéologique, visant à l’union de l’isl m, du christianisme et du judaïsme. Malgré le respect que Mehmet Ier témoigna au penseur, il dut réprimer la révolte paysanne qu’il provoqua, à cause du danger social que son mouvement comportait, et Bedrettin fut fait prisonnier à Sérres (Macédoine) en 1417.

Murat II (1421-1451), mariée à une Serbe orthodoxe, pacifiste comme son père Mehmet et mystique, rêvant d’une vie contemplative, s’il ne fut pas en bons termes avec Jean VIII Paléologue, devenu catholique et latinophile, était en revanche aimé des masses orthodoxes qui appréciaient sa justice et sa tolérance. En 1444, il fut la victime d’un parjure catholique, le légat du pape ayant assuré qu’un serment prêté à un infidèle était sans valeur, ce qui scandalisa autant les orthodoxes que les Turcs. Marchant contre lui, les croisés traversèrent la Bulgarie, pillèrent les villages chrétiens ou musulmans, détruisirent les églises sous prétexte qu’elles étaient schismatiques. Le fils de Murat, Mehmet II, le conquérant de Constantinople, était fort cultivé (il lisait la littérature grecque dans le texte) et gouvernait un État non seulement prospère et civilisé mais moderne, possédant une flotte et une armée d’une haute technicité pour l’époque. Le Turc ayant su, depuis des siècles, s’intégrer dans le milieu du monde byzantin, contrairement au Latin, demeuré en Orient un étranger haï, était en mesure de recueillir à présent l’héritage de l’Empire byzantin. De fait, Mehmet II se considéra le continuateur des empereurs grecs et tint à rappeler son ascendance grecque par les femmes.

La crise sociale et morale de l’Empire

Le parti turcophile à Byzance était soutenu par les masses paysannes. L’affaiblissement continu du pouvoir central s’accompagnait d’un renforcement de la puissance de l’aristocratie terrienne, et cette situation était aggravée, depuis les croisades, par l’influence de la féodalité occidentale. Le seigneur pressurait de plus en plus le paysan, par des redevances et aussi des corvées très lourdes. Gémistos prévoyait que l’avidité des seigneurs faisait le jeu de la conquête turque. La crise morale n’était pas moins importante: les couvents participaient , dans leurs grandes propriétés, à l’exploitation des paysans. Bien des ecclésiastiques, avides de richesses, menaient une vie immorale et des moines introduisaient dans leurs couvents des concubines. L’indifférence à l’égard de la religion chrétienne gagnait du terrain.

Les Turcs étaient au courant de cette double crise sociale et morale de l’Empire. Eux-mêmes étaient décrits par les voyageurs étrangers, dans la première moitié du XVe siècle, comme un peuple à ce point moral que Turc était devenu synonyme d’homme vertueux, prisant la justice sociale. Il en résultait que, dans l’esprit aussi bien des Grecs que des Turcs, la conquête ottomane était voulue de Dieu. Les conversions, non seulement forcées mais volontaires et même enthousiastes, d’orthodoxes à l’isl m furent massives et favorisèrent l’expansion de la langue turque, alors que le prosélytisme catholique, brutal et intolérant, fut un échec. La propagande idéologique turque dans les masses paysannes chrétiennes était suivie de l’abolition des corvées, de l’allégement des redevances, grâce à un système fiscal plus évolué, et de la mise au pas des seigneurs grâce au centralisme ottoman, qui remédia à la décadence du pouvoir central byzantin. Enfin, l’orthodoxie fut sauvée de son intégration à l’Église catholique.

Le parti turcophile fut renforcé par le puissant mouvement de mysticisme et d’exigence morale que connut Byzance à la veille de sa chute. La supériorité du christianisme sur l’islamisme était loin d’être évidente pour les Byzantins. Jean VI Cantacuzène, pendant son règne (1347-1354), fit du mysticisme hésychaste la doctrine officielle de l’Église orthodoxe (1351), malgré les attaques des latinophiles. Ces derniers, pour des raisons d’opportunité politique dans leur lutte contre Cantacuzène, avaient soutenu la révolution populaire de Thessalonique contre la grande propriété (1342-1349), animée par les zélotes. Pourtant, zélotes et hésychastes représentaient deux variantes monastiques et latinophobes – la première bien plus sociale que la seconde – d’une même exigence morale. Cantacuzène, devenu moine, étudia les rapports entre islamisme et christianisme et conclut à la supériorité du dernier. Manuel II Paléologue (1391-1425) rédigea, pour ses amis turcs, ses Dialogues avec un musulman , ouvrage qui faisait un parallèle entre les deux religions. Des quatre philosophes éminents que Jean VIII Paléologue (1425-1448) avait avec lui, en 1439, à Florence, pour le conseiller dans sa tentative d’union avec les catholiques, trois revinrent pro-turcs: Georges Scholarios, dit Gennadios, pris la tête des antiunionnistes, se fit moine et, dès la prise de Constantinople, fut choisi par Mehmet II comme patriarche. Georges Amiroutzès, grand chancelier de l’empereur grec de Trébizone, étudia la possibilité d’une entente avec l’isl m; en 1461, il persuada son empereur de remettre, sans résistance, Trébizonde à Mehmet II; puis, il passa au service de ce dernier et devint un de ses familiers à Constantinople; son fils – comme lui-même – devint musulman et ministre du sultan. Enfin, Georges de Trébizonde, bien qu’installé en Italie avant 1453, adressa à Mehemet II, deux mois après la chute de Constantinople, une étude dans laquelle il lui proposait l’unification politique des peuples grec et turc: il y déclarait que le seul obstacle à cette union, la différence de religion, pouvait être aisément surmonté, étant donné l’identité fondamentale du christianisme et de l’islamisme; plus que tout autre, il peut être considéré comme le père de l’hellénoturquisme, aspirant à la constitution d’un État bicéphale gréco-turc.

3. De l’idée œcuménique d’empire à l’idée nationale (1453-1821)

Triomphe du nouvel Empire (1453-1669)

Au fur et à mesure que le pouvoir de l’empereur s’amenuisait, de 1261 à 1453, l’emprise de l’Église sur l’État augmentait. Grâce à elle et au soutien qu’elle reçut du peuple, toutes les tentatives latinophiles échouèrent et l’arrivée des Turcs fut facilitée. Mehmet II, en pénétrant dans Constantinople, réalisait le vœu de l’Église: regrouper la «nation» orthodoxe – qui depuis l’ouverture de l’Empire au XIe siècle, avait été partagée en plusieurs États formés par les Latins, les Serbes, les Bulgares, les Turcs – sous un seul gouvernement, grâce à la conquête progressive par les Ottomans de tous les territoires de l’ancien Empire. Ce regroupement ne fut d’ailleurs terminé qu’en 1669, avec la prise de la Crète par les Turcs. Seules les îles Ioniennes restèrent aux mains des Vénitiens. Sur ce millet nation») reconstitué, l’Église exerça toute son influence pour décourager les révoltes des orthodoxes contre le gouvernement du sultan, expliquant que du calme dépendait la survie du peuple grec. D’ailleurs, dans l’ensemble, ce dernier – exception faite de la fraction de son aristocratie liée à la noblesse franque – accueillait avec soulagement le départ du Latin et la venue du Turc, qu’il lui arrivait même d’appeler à son aide, aussi bien au XVe qu’au XVIe et au XVIIe siècle, par exemple à Chypre ou en Crète. Même, quand en 1715 le Péloponnèse fut repris aux Vénitiens – qui avaient réussi à le conquérir en 1687 et aussi à faire sauter cette année-là, à Athènes, le Parthénon –, non seulement la paysannerie grecque, mais les bourgeois, les propriétaires fonciers et le clergé accueillirent les Turcs en libérateurs. La facilité de l’expansion ottomane ne peut être comprise sans tenir compte de ce terrain favorable.

Isl size=4m et orthodoxie

Le regroupement de la «nation» orthodoxe ne se fit pas, néanmoins, sans une perte importante d’effectifs au profit du peuple à l’idéologie triomphante. Un nombre considérable s’étant conserti à l’isl m, il en résulta que le peuple turc est aujourd’hui en partie d’origine grecque et, plus généralement, orthodoxe, alors que le contraire ne peut être dit du peuple grec, le prosélytisme chrétien étant interdit. Non seulement le peuple se convertissait en masse, mais aussi des notables. En 1453, un des généraux turcs qui avaient pris Constantinople, Zaganos, d’origine grecque, devint le Premier ministre du sultan. Presque tous les membres de son gouvernement étaient, comme lui, d’anciens chrétiens devenus musulmans. Le général Mahmut, l’un des amis et conseillers les plus intimes de Mehmet II, qui devint à son tour Premier ministre, était né chrétien, cousin d’Amiroutzès et descendant de la famille impériale byzantine des Anges. Homme d’une grande culture et poète, il est le pendant de Bessarion qui choisit l’Italie. L’élite militaire ottomane, le corps des janissaires, était exclusivement d’origine chrétienne. Aux siècles suivants, les sultans continuèrent de peupler leur entourage d’hommes d’origine orthodoxe. Au XVIe siècle, à l’âge d’or de l’Empire, sur les neuf Premiers ministres de Süleyman le Législateur (Soliman la Magnifique), huit étaient nés chrétiens.

Ceux qui demeurèrent grecs, s’ils perdirent la première place et furent soumis aux Turcs devenus puissance impériale, bénéficièrent néanmoins de la qualité de second peuple de l’Empire. Tout chrétien orthodoxe fut assimilé, par la volonté du sultan, au millet grec dont le chef, le patriarche grec, se trouvait à côté de lui à Constantinople. Ainsi, dès le départ furent jetées les bases de la double domination turco-grecque sur les chrétiens des Balkans. À tel point que le grand historien grec du XIXe siècle, C. Paparrigopoulos, reprocha au patriarcat de n’avoir pas réussi, par négligence, à helléniser tous les peuples des Balkans en profitant de la situation exceptionnellement favorable dans laquelle l’occupation ottomane l’avait placé.

Au XVe siècle, les Ottomans ne furent pas les seuls héritiers de Byzance. Sur le plan religieux, les Moscovites reprirent le flambeau de l’orthodoxie et adoptèrent l’aigle bicéphale, symbole de la Grande Idée de l’hellénisme. Si les Latins ne purent jamais pénétrer dans l’âme du peuple grec, en revanche ce dernier regarda, dès le XVIe siècle, vers la puissance montante de la Russie qui, comme lui, faisait partie du monde oriental. Le patriarche de Constantinople se rendit à Moscou et, en 1589, y installa le patriarcat russe qui devint ainsi le cinquième siège patriarcal de l’orthodoxie. Ivan le Terrible avait atteint Astrakhan en 1556.

Essor commercial et culture néo-grecque

Outre la paysannerie et l’Église grecques, la bourgeoisie profita également de la constitution du nouvel Empire œcuménique. Le sultan mit fin à l’exemption des droits de douane dont jouissaient les commerçants latins. Il les frappa d’une taxe supérieure à celle que devaient payer les marchands sujets de l’Empire. Au fur et à mesure que les Italiens étaient chassés de la mer Noire – devenue un lac turc – et de la mer Égée, une marine marchande de petits bâtiments grecs les remplaçait, ancêtre de celle qui fit, au XVIIIe siècle, la force de la bourgeoisie grecque. En construisant ces bateaux, ainsi qu’en se faisant embaucher en masse dans la flotte de guerre impériale, les habitants des îles grecques acquirent une solide expérience de marins. Le commerce balkanique terrestre se développa aussi à l’avantage des négociants indigènes, par suite des interdictions élevées par le sultan contre le commerce étranger sur le territoire ottoman. Les Grecs s’enrichirent également comme fermiers, grâce à la mise à ferme des revenus fiscaux par Constantinople. Dès le début du XVIIe siècle dans la capitale, autour du patriarcat, une nouvelle aristocratie grecque est déjà formée, la classe phanariote, des restes de l’ancienne noblesse byzantine qui s’étaient alliés aux plus riches des nouveaux bourgeois. Fondée essentiellement sur l’argent, elle s’enorgueillit néanmoins, du fait de mariages, de porter les noms de Paléologue, Cantacuzène, Comnène et d’autres familles illustres de Byzance. Tout en demeurant chrétiens, mais profitant de leur présence dans la capitale, les Phanariotes commencent à occuper des postes importants dans l’administration du sultan.

Si l’idéologie et le régime social ottomans étaient, aux XIVe et XVe siècles, supérieurs à ceux de Byzance, la société ottomane, comme la byzantine, demeurait néanmoins seigneuriale et ne pouvait, par conséquent, satisfaire à la longue la bourgeoisie qui se développait dans les centres urbains ottomans en pleine expansion. Sur le plan idéologique, au-delà de l’opposition entre orthodoxie ou islamisme d’une part et catholicisme d’autre part, la bourgeoisie défendit une culture néo-grecque influencée par le protestantisme et le rationalisme. Ainsi le patriarche de Constantinople, Cyrille Loucaris (1620-1638), fondateur de la première imprimerie grecque dans la capitale de l’Empire, supervisa la traduction en grec parlé du Nouveau Testament et publia un ouvrage d’inspiration calviniste. Les jésuites, qui le combattirent avec acharnement, obtinrent sa mise à mort, en l’accusant de complicité avec les Russes dans la préparation d’un soulèvement. Parmi ses compagnons aux sympathies calvinistes, il faut citer Mitrophane Kritopoulos (1589-1639), qui fut aussi un fervent admirateur de la Grèce antique (il était partisan d’un grec vivant épuré, précédant en cela Adhamandios Koraïs [1748-1833] et la classe dirigeante du XIXe siècle qui imposèrent la langue épurée), Corydalée surtout, qui dirigea l’École grecque du patriarcat sous Loucaris et dont l’enseignement philosophique, qui s’oppose à tout mysticisme, domina la culture néo-hellénique jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Le mécène grec ottoman Manolakis de Kastoria, riche fourreur, fournisseur du sultan Mehmet IV (1648-1687), avait pour conseiller un élève de Corydalée, Eugène l’Étolien, qui écrivit le panégyrique de Loucaris. Eugène fut aussi l’ami du Phanariote Nicousis, premier grand interprète (drogman ) grec orthodoxe de la Sublime Porte, qui, en cette qualité, négocia avec les Vénitiens l’abandon de Candie au sultan (1669).

L’Empire, au XVIe siècle, ayant atteint le sommet de sa courbe, ayant fourni à tous les peuples qui le composaient une civilisation commune, voyant affluer vers lui, d’Occident, tous ceux pour qui l’intolérance catholique devenait insupportable – Juifs et Morisques d’Espagne – et aussi toute une main-d’œuvre qualifiée – artisans, tisserands, spécialistes de constructions navales, fondeurs d’artillerie – attirée par le profit et qui, en grande partie, se convertit volontairement à l’isl m, s’ancra dans la conviction de sa supériorité et le dédain des autres États.

Montée du nationalisme bourgeois (1669-1821)

La décadence du régime commençait. La noblesse ottomane, comme la byzantine avant elle, battit en brèche le pouvoir central, et l’équilibre établi entre les différents groupes de l’Empire fut rompu. Le développement de la grande propriété – le çiftlik – lui donna sa force, écrasa le paysan qui ne pouvait plus être protégé contre les exactions par un sultan devenu l’homme de cette noblesse. Bien des petits seigneurs virent leur terre absorbée par les grands, se déclassèrent, et ainsi le système militaire des sipahi , fondé sur le timar (fief militaire), fut désorganisé, le service militaire éludé. Les sipahi déclassés grossirent les rangs des bandits. Les troupes d’infanterie munies de fusils augmentèrent sans cesse, en sorte que janissaires et mercenaires devinrent une menace pour le pouvoir central.

Cette nouvelle noblesse ottomane fut, de plus en plus, composée de la classe de notables des provinces, les âyan , à l’origine constituée en majeure partie de riches négociants et artisans. Jouant le rôle d’intermédiaires entre le sultan et le peuple, ils s’assurèrent la ferme (iltizam ) de la plupart des revenus de l’État, puis des terres autres nobles, et obtinrent le droit de recruter et de commander des forces armées. Outre ces grands fermiers, essentiellement musulmans, les notables chrétiens – clergé orthodoxe et kocaba ルi – acquirent aussi de l’importance, grâce à une autre forme de mise à ferme des revenus fiscaux, le système du maktu : l’État concluait un accord avec les représentants d’une communauté pour la remise d’un montant fixe (maktu ) des impôts dus par elle. C’était aussi un moyen pour les chrétiens d’échapper aux exactions des âyan .

L’équilibre ethnique, fondé, sur le respect des croyances religieuses, fut également rompu par l’affaiblissement du gouvernement du sultan. L’influence du Seyhülislam , garant du respect de la religion islamique, et des autorités religieuses musulmanes augmenta, et avec elle l’intolérance. Le pouvoir central, souffrant d’une crise monétaire, opprima de plus en plus les contribuables. La rigueur morale qui faisait la force de l’Empire à ses débuts céda la place à la corruption.

Menacée comme aux derniers siècles de l’Empire byzantin par la puissance des grands terriens, la bourgeoisie marchande, essentiellement non musulmane, qui avait pu profiter du centralisme ottoman pour s’enrichir, ne se laissa pas cette fois écraser. La bourgeoisie grecque, contrairement aux marchands juifs et même arméniens, voyait son activité se développer au milieu d’une population grecque compacte. Elle utilisa les diverses formes de l’organisation locale autonome de cette dernière: l’organisation religieuse, communale, militaire (armatoloi et klephtes ), économique (corporations et coopératives qui groupaient souvent un grand nombre de villages producteurs, comme ceux des régions minières). Elle profita également du pouvoir, sans cesse accru, des Phanariotes à la tête de l’État, patriciat grec qui, outre les dignités ecclésiastiques, monopolisa les charges de drogman de la Sublime Porte, de drogman de la Flotte et de prince gouverneur des pays danubiens. Elle bénéficia, enfin, de l’expansion grecque dans les Balkans, menée par les prélats et les princes phanariotes. Le patriarcat de Constantinople y reconquit ses positions, compromises avant 1453, et réussit au XVIIIe siècle à absorber les églises bulgare et serbe. Les écoles qu’il installa enseignaient le grec, et ainsi Slaves et Roumains, éduqués dans cette langue, finissaient par se considérer comme Grecs. À l’abri de cette domination religieuse et culturelle, les marchands grecs formèrent une bourgeoisie interbalkanique.

À l’extérieur, la bourgeoisie grecque s’appuya sur deux forces: la Russie, chère aux orthodoxes, en plaçant ses navires sous pavillon russe, et les Occidentaux, dont elle devint l’intermédiaire quand ils cherchèrent à réaliser la colonisation économique de l’Empire. Le résultat fut qu’au XVIIIe siècle le marchand grec non seulement devint maître du commerce intérieur balkanique, débordant même sur l’Europe centrale et orientale, mais se créa une flotte puissante qui rivalisa avec celles de la France et de l’Angleterre en Méditerranée. Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, plus des trois quarts du commerce du Levant était aux mains des Grecs.

Au sein du millet grec, en pleine expansion, qui tendait à s’emparer, aux dépens du millet turc, des leviers de commande de l’empire, deux groupes sociaux acquirent une force équivalente: d’une part le patriciat phanariote, contrôlant l’Église orthodoxe et lié aux notables chrétiens des provinces – les kocaba ルi , knez , boyards, çorbaci , – d’autre part la bourgeoisie grecque. Les deux groupes rayonnaient sur tout le territoire balkanique. Cette situation se traduisit, sur le plan idéologique, par la domination des Phanariotes sur la péninsule pendant les trois premiers quarts du XVIIIe siècle, et par l’influence croissante des intellectuels bourgeois dans le demi-siècle qui précéda la révolution hellénique de 1821, et dont le représentant typique fut Constantin Rhigas dit Phéraios (1757-1798). Le but des classes phanariote et bourgeoise n’était pas tant la sécession que la prise du pouvoir, chacune pour son compte, au sein de l’Empire. Ainsi, le programme révolutionnaire de Rhigas consistait à renverser le sultan et à transformer l’Empire ottoman en une république balkano-asiatique une et indivisible et non point fédérale, qu’il appelait «République hellénique» et qu’il voulait doter d’une Constitution équivalente à la Constitution française de 1793. Mais ce programme – tout comme l’ottomanisme des Jeunes-Turcs en 1908 – échoua, car il ne tenait compte que du conflit social et, par l’établissement du principe de l’État national bourgeois unitaire – une voix pour chaque citoyen, qu’il fût grec, albanais, slave, roumain, turc, arménien, juif ou arabe – ignorait complètement le problème de la préservation des particularismes ethniques et, de ce fait, était en régression par rapport au système du millet ottoman. On le vit bien en 1821 lorsque les deux forces sociales grecques, momentanément réunies – c’est-à-dire la bourgeoisie et la fraction de la classe phanariote liée au tsarisme – partirent à l’assaut du pouvoir ottoman, en déclenchant la révolution en Roumanie; l’échec survint du fait que la population balkanique non grecque ne se sentit pas suffisamment concernée par un mouvement par trop hellénique. Seule l’étincelle révolutionnaire, allumée au même moment au cœur du territoire grec, dans le Péloponnèse, eut le résultat escompté, mais en donnant à l’insurrection un caractère sécessionniste.

4. L’évolution de l’État indépendant grec (1821-1922)

L’indépendance

La révolution grecque, un des chaînons des révolutions nationales-libérales qui éclatèrent l’une après l’autre, en Europe et en Amérique du Sud, et qui mettaient en cause le principe légitimiste de la monarchie absolue et des empires, malgré les difficultés militaires et les querelles intestines entre les diverses factions qui aspiraient à la diriger, avait réussi à résister pendant sept ans aux forces ottomanes supérieures, à créer des institutions étatiques sur le territoire libéré et à porter l’affaire grecque devant des instances internationales.

En effet, la persévérance dans la lutte armée et le puissant mouvement philhellène qu’elle suscita, expression du libéralisme européen, menaçaient l’entente fragile de la France et de l’Angleterre autour du principe légitimiste de la Sainte Alliance, d’autant plus que ces deux puissances étaient en complet désaccord sur la question d’Orient. Il a donc fallu en venir à un compromis pour régler la question grecque.

La pression exercée sur la Porte par la Triple Alliance (Angleterre, France, Russie) créée pour cette circonstance, qui se manifeste par la destruction de la flotte égyptienne à Navarin (1827), puis par la victoire de la Russie lors de la guerre russo-turque (1828-1829), finalement par l’habile manœuvre diplomatique de la Grande-Bretagne qui séparait la cause de la Grèce de la victoire russe, aboutit à la création d’un État grec indépendant, placé sous la «protection» des puissances alliées (traité de Londres 1830) et reconnu par la Porte (traité de 1832).

La création d’un État national hellénique, même avec des frontières exiguës ne comprenant qu’une petite partie de la nation grecque, fut, certes, une des premières victoires du principe des nationalités ; mais en même temps une défaite du mouvement libéral. Les puissances protectrices imposèrent en effet à ce nouvel État la monarchie absolue (1832) avec un monarque de leur choix, Otton Ier, prince bavarois, la première tentative sérieuse d’organisation de l’État grec sous une République présidentielle ayant échoué. Jean Capodistria, élu gouverneur par la IIIe Assemblée nationale (1827), avait soulevé l’opposition des notables, des éléments bourgeois et des intellectuels libéraux; les conspirations qui se tramaient contre lui, favorisées par la France et surtout par l’Angleterre, qui se méfiaient de la politique de Capodistria, considérée comme trop favorable à la Russie, aboutirent à son assassinat.

Un État sous protection

L’administration du pays par des ministres bavarois et l’éviction du monde politique grec, l’absence de toute politique économique et sociale aboutissant à la dépendance économique totale envers les puissances protectrices et à la banqueroute des finances de l’État, des velléités d’application de la «grande idée» se manifestèrent sans proportion avec les forces du pays et rendues irréalisables par les rivalités des puissances protectrices, surtout par l’opposition de l’Angleterre.

L’opposition contre le système bavarois, considéré comme une occupation étrangère, devenait générale. Par un coup d’État de l’armée (3 sept. 1843), le roi fut obligé d’accorder une Constitution, de renvoyer les ministres bavarois et de former des gouvernements grecs. L’intervention de la Couronne dans la vie politique continua pourtant et la monarchie constitutionnelle devenait en fait une dictature royale.

La politique nationaliste, diversion aux problèmes aigus et insolubles, politique qui se traduisait dans les faits par les troubles provoqués par les «sociétés secrètes» patriotiques, l’action désordonnée des bandes armées aux frontières gréco-turques et les soulèvements contre l’Empire ottoman de la Thessalie, de l’Épire, de la Macédoine et de la Crète, surtout lors de la guerre de Crimée (1856) quand le monde orthodoxe tout entier était prêt à se ranger aux côtés de la Russie, toute cette agitation n’aboutit qu’à une série d’échecs et d’humiliations pour la Grèce: représailles du gouvernement turc contre les Grecs de l’Empire ottoman, brimades brutales de l’Angleterre (blocus du Pirée en 1850, occupation du Pirée en 1854, imposition d’une commission de contrôle économique).

La montée de la bourgeoisie, conséquence d’un premier essor économique constaté après la guerre de Crimée, la répercussion en Grèce des révolutions européennes de 1848, renforcèrent le mouvement libéral de l’opposition antidynastique encouragée par l’Angleterre qui, après le rapprochement d’Otton avec la Russie, avait décidé sa chute. C’est la bourgeoisie qui, attachée à l’Angleterre depuis la création de l’État grec et se défiant des velléités de mouvements populaires, prit la direction politique du mouvement contre Otton et, une fois encore, par une révolte de l’armée, destitua le roi (1862).

Le choix du prince Guillaume-Georges Glycksbourg de Danemark comme roi des Hellènes (oct. 1863) assurait à l’Angleterre sa prépondérance dans le royaume.

Le rôle assigné à la nouvelle dynastie, en effet, était de préserver la Grèce de toute «extravagance» politique intérieure et extérieure et d’harmoniser la politique extérieure du royaume avec la politique de la Grande-Bretagne en Europe orientale et en Méditerranée.

C’est ainsi que la vie politique intérieure de la Grèce jusqu’en 1910 est caractérisée par une lutte continue entre les vieilles castes oligarchiques qui entouraient et appuyaient à l’intérieur la Couronne et les éléments bourgeois renforcés par le nouvel essor économique de la Grèce, manifesté surtout à partir de 1875. Ces luttes aboutissaient à des compromis de courte durée qui permettaient néanmoins, malgré les interventions répétées de la Couronne, une libéralisation progressive du régime et une meilleure organisation de l’appareil étatique: imposition d’une Constitution (1864) d’un caractère plus libéral, instituant la démocratie monarchique, introduction, en 1875, du régime parlementaire selon lequel le roi était tenu de nommer un ministère ayant la confiance de la Chambre, une série de réformes administratives.

Le problème majeur restait pourtant la question nationale. C’est l’époque où la «grande idée» grecque va se heurter à celle des autres nations balkaniques qui revendiquaient, elles aussi, l’héritage de l’Empire ottoman dans les Balkans. Aussi, comme dans le passé, la politique nationale des peuples balkaniques reste plus que jamais conditionnée par la rivalité entre la Russie et l’Angleterre: la Russie qui, dans ses efforts pour consolider sa position dominante dans l’Empire ottoman et dans les Balkans, favorisait les mouvements nationaux balkaniques; l’Angleterre qui, toujours fidèle au dogme de l’intégrité de l’Empire, essayait de les freiner.

En effet, pendant la période qui précède et qui suit la guerre russo-turque de 1877-1878, période d’intense activité insurrectionnelle dans les Balkans, l’Angleterre promettait à la Grèce la suprématie dans les Balkans dans un avenir proche et agitait devant elle le danger du panslavisme, mais en même temps elle opposait à la propagande panslaviste le mouvement national «Jeune Turc» avec son programme de réformes libérales à l’européenne (octroi de la Constitution de 1876). Il était difficile de concilier une telle politique avec les revendications nationales d’un petit pays comme la Grèce sous l’influence, alors exclusive, de la Grande-Bretagne. C’est ainsi que les quelques essais d’une entente balkanique contre l’Empire ottoman pendant cette époque n’eurent pas de suite. L’intervention du roi Georges Ier mit fin à de telles initiatives.

Ainsi, dans le partage de la partie européenne de l’Empire ottoman entre les nations balkaniques, résultant du traité de San Stefano corrigé par le Congrès de Berlin (1878), la Grèce n’avait obtenu, après de longues et pénibles négociations et contre des obligations économiques envers la Turquie, qu’une part minime de ses revendications: l’annexion de la Thessalie et du district d’Arta (1881) et l’obligation, imposée à l’Empire ottoman d’appliquer des réformes administratives dans les régions revendiquées par la Grèce et de nommer dans certaines d’entre elles des gouverneurs chrétiens (en Roumélie orientale, comprenant une partie de la Macédoine et de la Thrace, en 1878, et en Crète, déclarée autonome plus tard, en 1898). Ces «arrangements» n’empêchèrent pas les conflits entre les nations balkaniques à propos de la Macédoine. L’échec des soulèvements en Épire et en Macédoine à l’occasion de la révolte crétoise et la défaite de l’armée grecque en Thessalie lors de la guerre gréco-turque (1897) marquent un nouvel échec de la politique de la «grande idée».

Le mouvement libéral et l’instauration d’un État de droit

Ces faillites continuelles en politique intérieure et extérieure rendaient manifeste la nécessité d’une réforme générale de la vie politique et son affranchissement de l’emprise de la Cour, considérée comme le principal responsable des échecs répétés. Le mouvement libéral prend une nouvelle ampleur et impose ses vues au roi, de nouveau au moyen d’une révolte de l’armée en 1909.

L’essentiel de l’œuvre du mouvement libéral, dont la victoire paraissait décisive, consiste en l’instauration d’un État de droit par l’élaboration d’une Constitution (1911) garantissant mieux les libertés individuelles et par l’application de cette constitution et de la législation qui la suivit: réorganisation de tous les services de l’État (armée, marine, justice, éducation publique). C’est la première fois aussi que la bourgeoisie grecque tente, sous la pression des ouvriers et des paysans, une réforme sociale et pose les bases du syndicalisme en Grèce.

Cette réorganisation intérieure et la nouvelle conjoncture internationale ont permis la réalisation, dans une large mesure, d’objectifs nationaux. En effet, le rapprochement de la Grande-Bretagne, de la Russie et de la France, amorcé après le Congrès de Berlin, aboutissait à l’entente de ces trois puissances contre la pénétration germanique dans les Balkans et en Asie. L’intégrité de l’Empire ottoman n’avait plus d’intérêt, ni pour la Grande-Bretagne, ni pour la France, encore moins pour la Russie, d’autant plus que le mouvement nationaliste «Jeune Turc» paraissait s’orienter vers les puissances germaniques. C’est ainsi qu’une alliance balkanique put être réalisée. Les guerres de 1912-1913 des alliés balkaniques contre la Turquie d’abord, entre eux-mêmes (Grèce, Serbie, Roumanie contre Bulgarie) ensuite, aboutirent au partage de la partie européenne de l’Empire ottoman entre les alliés balkaniques. La Grèce récupéra le sud de l’Épire, la Macédoine du Sud, la plupart des îles de la mer Égée. Sa souveraineté sur la Crète fut définitivement reconnue.

La Première Guerre mondiale et ses conséquences en Grèce

L’équilibre intérieur et extérieur de la Grèce fut sérieusement troublé par la Première Guerre mondiale et par ses conséquences. La crise a commencé par un véritable «schisme» intérieur entre, d’une part, les forces conservatrices qui, proches de la Couronne et orientées vers les puissances centrales préconisaient la neutralité dans le conflit mondial et, d’autre part, les forces libérales qui, tournées vers l’Entente, préconisèrent la participation de la Grèce à la guerre à ses côtés. La réaction des libéraux contre les interventions du roi Constantin qui obligea à deux reprises le leader libéral, Eleuthéros Vénizelos, à démissionner alors que celui-ci détenait la majorité à la Chambre, aboutit à une révolte de l’armée et à la formation d’un gouvernement provisoire à Thessalonique.

La Grèce resta coupée en deux jusqu’au moment où Vénizelos, soutenu par les troupes alliées, entra à Athènes et prit le pouvoir. Le roi Constantin dut quitter le pays. La Grèce se rangeait aux côtés des alliés et prenait part à la grande offensive balkanique du 15 septembre 1918.

Il n’était pas facile pour la Grèce de réaliser les avantages territoriaux obtenus par les traités de Neuilly (1919) et de Sèvres (1920) qui mettaient un terme aux hostilités. L’application du traité de Sèvres surtout, qui lui donnait la Thrace orientale, les îles Imbros et Ténédos et lui confiait l’administration d’une partie de l’Asie Mineure occidentale (la région de Smyrne), territoire que la Grèce devait annexer en pleine souveraineté après un plébiscite favorable, se heurtait à l’impérialisme italien, à la rivalité franco-britannique et surtout au mouvement national turc dirigé par Moustafa Kemal. Celui-ci abolit le califat et fonda la nouvelle République turque en lui assignant comme objectif principal la sauvegarde de l’indépendance et l’intégrité de la nouvelle Turquie nationale. La Grèce dut donc continuer la guerre contre la Turquie pour imposer le traité avec comme seul appui l’Angleterre. La campagne en Asie mineure, déjà incertaine au début, devint, après l’échec de Vénizelos aux élections de novembre 1920 et le retour du roi Constantin en Grèce, désastreuse pour la Grèce abandonnée par ses alliés. Elle se termina par l’évacuation de l’Asie Mineure (1922) consacrée par le traité de Lausanne (juill. 1923). Cet exode tragique marque l’échec définitif de la politique de la «grande idée».

Tout au long de la période d’entre les deux guerres, la politique extérieure de la Grèce, comme d’ailleurs des autres États balkaniques et de la nouvelle Turquie nationale, se caractérise par la recherche d’un équilibre dans les rapports entre tous ces successeurs de l’ancien Empire ottoman, équilibre qui semblait être réalisé par une série d’accords séparés entre la Grèce, la Turquie, la Bulgarie et la Yougoslavie, par la conférence interbalkanique des années 1930 et 1933 qui préparèrent le terrain pour un pacte balkanique signé entre la Yougoslavie, la Turquie, la Roumanie et la Grèce en 1934, par le traité de non-agression entre l’Entente balkanique et la Bulgarie (1938). La Seconde Guerre mondiale rompit cet équilibre difficilement obtenu.

Les répercussions des guerres balkaniques, puis de la Première Guerre mondiale, précipitèrent l’évolution économique, sociale et politique du pays, de sorte que, pendant cette période, la Grèce présente les caractères généraux suivants: reprise difficile du développement économique, au moins quantitatif, mais sans changement important des structures qui restent déséquilibrées. Seul changement ici, la réforme agraire qui aboutit à la quasi-disparition de la grande propriété; malaise des classes moyennes et mécontentement général, surtout après le désastre de 1922 et l’arrivée en Grèce d’un million et demi de réfugiés de l’Asie Mineure et des pays balkaniques, qui contribue à la baisse des salaires des ouvriers à un moment où la dépréciation de la monnaie grecque fait monter l’indice des prix de 100 à 1 308, et réduit le pouvoir d’achat. La question ouvrière prend des proportions très importantes.

De nouvelles orientations politiques reflétant les changements socio-économiques voient le jour: fondation des partis réformiste et républicain par des personnalités ayant quitté le mouvement vénizéliste qui perdait son élan réformateur initial; intensification du mouvement syndical avec la création, en 1918, de la C.G.T. grecque; fondation enfin, cette même année, du Parti ouvrier socialiste qui, en 1920, adhère à l’Internationale communiste et prend, en 1924, le nom du Parti communiste de Grèce. Le mouvement ouvrier et paysan commence à prendre une part plus active à la vie sociale et politique du pays.

Ces forces nouvelles abolirent, avec l’aide de l’armée alors résolument républicaine, le régime monarchique et imposèrent la première République (25 mars 1924).

Les forces républicaines encore faibles et timides n’ont pas réussi, malgré des efforts méritoires, à faire face aux graves difficultés du moment, de sorte que l’évolution politique grecque, jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, traduit le déséquilibre social et politique qui sévit tout au long de cette période, pendant laquelle coups d’État et contrecoups d’État militaires se succédèrent. Il devint clair que le clivage politique se déplaçait à gauche et la bourgeoisie grecque ne trouva de solution aux problèmes sociaux aigus qu’en imposant un régime autoritaire. Par un nouveau coup d’État, la monarchie fut restaurée et le roi Georges II revint en Grèce avec l’assentiment de Vénizelos et des partis républicains (1935). Peu de temps après, ces mêmes forces acceptaient la dictature du roi et du général Métaxas (août 1936). La Grèce entrait dans le système des États totalitaires de l’Europe.

5. La Grèce contemporaine

La participation de la Grèce aux côtés des puissances antifascistes à la Seconde Guerre mondiale, son occupation par les forces fascistes (Allemagne, Italie, Bulgarie), le puissant mouvement de résistance contre ces forces, les guerres intestines qui suivirent la libération et qui, dans un certain sens, prolongeaient le mouvement de résistance, la vie politique troublée qui en résulta et qui aboutit à la dictature militaire en 1967, tels sont les principaux événements des dernières décennies de l’histoire de la Grèce, qui conditionnent, dans une certaine mesure, la vie économique, sociale et politique du peuple grec après la chute de la dictature militaire et l’instauration du régime démocratique en juillet 1974.

La Grèce dans la guerre

L’entrée de la Grèce dans la guerre peut apparaître comme un paradoxe: un gouvernement profasciste (la Grèce vit sous la dictature depuis août 1936) rejette l’ultimatum du 28 octobre 1940 par lequel l’Italie demande le libre passage de ses troupes, et la Grèce se range aux côtés de la Grande-Bretagne au moment où Hitler occupe la plus grande partie de l’Europe. Mais si, pour le gouvernement grec, un tel acte s’explique par la conjoncture politique en Méditerranée orientale où la Grande-Bretagne était encore puissante, en particulier par le rôle prépondérant qu’elle jouait en Grèce, pour le peuple grec la résistance contre l’agression de l’Italie fasciste prit un caractère à la fois national et antifasciste, permettant à l’armée grecque non seulement de faire face à l’agression, mais de passer bientôt à la contre-attaque. À la fin de 1940, les armées italiennes se trouvaient repoussées à soixante kilomètres au-delà de la frontière gréco-albanaise.

Pendant six mois, seize divisions grecques insuffisamment armées immobilisèrent en Albanie vingt-sept divisions italiennes disposant d’un équipement bien supérieur au leur, jusqu’au moment de l’attaque des armées allemandes, le 6 avril 1941.

Devant l’avance des armées hitlériennes, le roi et son gouvernement quittent le pays; le commandement de l’armée, composé d’officiers à sympathies fascistes, capitule le 24 avril 1941. Mais la résistance continue en Crète jusqu’en mai 1941. Un certain nombre d’officiers et de soldats grecs, ainsi que la flotte de guerre, ont réussi à quitter le pays et forment autour du gouvernement en exil les forces grecques de l’extérieur qui continuent la lutte et participent aux opérations alliées en Afrique (El-Alamein), puis en Italie.

L’importance de la contribution de la résistance grecque a été soulignée par Winston Churchill lui-même: les succès grecs en Albanie ont constitué la première victoire des Alliés, encouragé d’autres peuples hésitants, détruit le prestige de Mussolini et influencé l’attitude américaine. La résistance en Crète a causé la destruction des forces d’élites allemandes et la résistance serbe et grecque a contraint Hitler à ajourner l’attaque contre la Russie, délai qui s’est révélé vital pour celle-ci.

L’occupation est particulièrement cruelle pour la Grèce. Le pays est partagé entre les Allemands, les Italiens et les Bulgares. Toutes ses ressources sont à la disposition des occupants, tandis que sévit la famine.

Pourtant, un puissant et massif mouvement de résistance s’organise très tôt. Le 27 septembre 1941, est fondé le Front national de libération (E.A.M.) qui crée en même temps un centre militaire de résistance, noyau du comité central de l’«Armée populaire grecque de libération» (E.L.A.S.) dont l’activité commence en février 1942. Outre les communistes qui en ont pris l’initiative, le Parti socialiste, le parti de la Démocratie populaire, quelques groupes syndicalistes et quelques personnalités politiques participent à l’organisation de ce mouvement.

L’E.A.M. englobe la très grande majorité du peuple grec et l’importance de son action dépasse la portée d’un simple mouvement de résistance.

En effet, outre son action militaire et paramilitaire contre les occupants et les gouvernements grecs installés par eux dans le pays (grèves répétées et sabotages qui entravent sérieusement les communications des troupes de l’Axe), l’E.A.M. a installé dans les régions libérées une autoadministration et procédé à des réformes sociales.

Parallèlement, d’autres organisations de résistance ont été créées, telles la Ligue nationale et sociale de libération (E.K.K.A.), à tendance démocratique, et l’Armée grecque démocratique nationale (E.D.E.S.) qui réunissent une minorité d’officiers et constituent des groupes de partisans dans le maquis.

Les tentatives d’accord entre ces organisations restent sans résultat. L’unité de la résistance fut brisée par la lutte sociale et politique aiguë opposant E.A.M. d’un côté, E.K.K.A. et E.D.E.S. de l’autre; ces derniers sont favorisés par la Grande-Bretagne et par le gouvernement royal grec en exil, désireux de contrebalancer l’influence grandissante de l’E.A.M. dont les aspirations à une réforme sociale profonde et la prédominance des éléments communistes les inquiètent sérieusement.

Une situation analogue caractérise les forces grecques de l’extérieur, stationnées en Égypte, où s’opposent les officiers royalistes qui gardent l’esprit de la dictature et se préparent à restaurer la monarchie en Grèce après la libération, et la majorité de l’armée qui exige la formation d’un gouvernement national démocratique. Les protestations de celle-ci dégénèrent en mutinerie qui, matée avec l’aide des forces britanniques, sert de prétexte à une «épuration» des forces de l’extérieur de tout élément démocratique (avril 1944).

À l’approche de la libération, de nouvelles tentatives de rapprochement entre les deux camps aboutissent à l’accord du Liban et à la formation d’un gouvernement d’union nationale (mai 1944).

La guerre civile et ses conséquences

En octobre 1944, l’avance des armées russes vers les Balkans oblige les Allemands à se retirer de Grèce. Le 12 octobre, Athènes et le Pirée se libèrent; le 14 octobre, une brigade britannique, sous le commandement du général Scobie, arrive en Grèce, suivie quelques jours plus tard du gouvernement grec. Alors que les Allemands n’avaient pas encore évacué le pays et que la guerre se poursuivait, le général Scobie exige le désarmement de l’armée des partisans. L’E.L.A.S. refuse de se dissoudre et résiste aux forces britanniques et aux troupes royalistes arrivées entre-temps (3 décembre). Ce premier conflit prend fin avec l’accord de Varkiza le 12 février 1945, garanti par le gouvernement britannique, qui prévoyait la démocratisation de l’armée et du corps de sécurité, des élections et un référendum pour régler la question du régime politique. De l’avis même des leaders des partis politiques traditionnels du centre, un climat de contre-révolution et de terreur dû à l’extrême droite est instauré dans le pays.

Les partis républicains s’abstiennent de participer aux élections de mars 1946 et le Parti populiste (royaliste) remporte la victoire. À la faveur d’un plébiscite précipité (septembre 1946), le roi rentre en Grèce et la terreur s’accentue. Le regroupement dans les montagnes – à l’initiative du Parti communiste – des anciens résistants de l’E.A.M., la création, le 28 octobre 1946, de l’Armée démocratique de la Grèce et, plus tard, d’un gouvernement provisoire de la Grèce libre (23 décembre 1947) en sont les conséquences. La Grèce traverse à nouveau une période de guerre civile qui se termine en 1949 par la défaite des insurgés, grâce à l’assistance des États-Unis, qui déclarent vouloir «aider la Grèce à sauvegarder son régime démocratique» (déclaration Truman, 12 mars 1947). Un déséquilibre de la vie politique sans précédent caractérise la période qui suit immédiatement la guerre civile. Les gouvernements à direction «libérale» issus des élections (1950 et 1951) doivent céder la place à des gouvernements de droite coiffés, en fait, par des éléments de l’extrême droite qui se succèdent jusqu’en 1963. Le régime politique reste en apparence une «démocratie parlementaire couronnée», mais, en fait, le pouvoir véritable se trouve entre les mains des forces extraparlementaires qui finissent par constituer un véritable gouvernement parallèle. Le dispositif des lois d’exception mis en place pendant la guerre civile contre la gauche et l’extrême gauche finit par frapper tout opposant, sans toutefois parvenir à contenir l’opposition, qui devient de plus en plus forte et gagne de larges couches de la population.

Transformations économiques et victoire des forces démocratiques

En effet, l’évolution de l’économie grecque commençait, après la guerre, à transformer les structures sociales du pays. Ruinée presque totalement par la guerre, l’occupation et les luttes intestines, et bien que dépendante des capitaux étrangers, l’économie grecque a pu retrouver en 1951 le niveau d’avant-guerre, la production agricole et industrielle a doublé entre 1953 et 1963, et un meilleur équilibre de l’économie a été obtenu. La répartition de la population active et la participation des divers secteurs de l’économie au produit national brut (P.N.B.) se modifient en faveur de l’industrie et des services. L’agriculture, qui occupait avant la guerre 60 p. 100 de la population active et contribuait pour 50 p. 100 au P.N.B., n’occupe plus en 1962 que 53,4 p. 100 contre 22,1 p. 100 pour l’industrie et 24,2 p. 100 pour les services; elle participe au P.N.B. pour 27,6 p. 100 contre 21,6 p. 100 à l’industrie et 42,5 p. 100 aux services. La population urbaine représentait, en 1940, 33 p. 100 de la population totale: elle passe à 38 p. 100 en 1951, à 43 p. 100 en 1961. Conséquences: un renforcement relatif de la classe ouvrière et surtout d’une petite et moyenne bourgeoisie, ainsi que la transformation de la mentalité de la paysannerie qui, entrée dans le circuit des rapports capitalistes, s’ouvre de plus en plus à la vie urbaine et devient plus difficile à manipuler. Ce sont ces forces sociales qui, mécontentes de la politique des gouvernements de droite, se trouvent à la base de l’opposition.

La lutte acharnée entre l’opposition et la droite menée par l’extrême-droite et ses forces paraétatiques aboutit à la victoire des partis démocratiques. Aux élections du 3 novembre 1963, la coalition du centre obtient 42 p. 100 des voix, à celles du 16 février 1964, elle s’assure la majorité absolue à la Chambre (52,72 p. 100 de voix avec 171 sièges, contre 109 à la droite et 22 à la Gauche démocratique unifiée (E.D.A.) qui groupe les éléments communistes, communisants, socialistes de gauche et une partie importante des anciens résistants de l’E.A.M.). Le leader centriste Georges Papandréou forme le gouvernement. Les essais, bien que timides, du gouvernement centriste pour moderniser et libéraliser la vie politique et pour pratiquer une politique sociale, sont considérés par l’oligarchie grecque comme une menace à long terme pour ses privilèges. D’autre part, les quelques manifestations en faveur d’une politique nationale indépendante, en particulier la résistance du Premier ministre aux fortes pressions des États-Unis dans l’affaire chypriote, inquiétaient ceux-ci.

En effet, le gouvernement grec appuie, bien qu’avec hésitation et quelques concessions aux Américains, la politique de l’archevêque Makarios, président de la République indépendante chypriote qui n’accepte pas la solution proposée par les États-Unis pour mettre fin au conflit déclenché en 1963 entre les communautés grecque et turque et qui, dans ses grandes lignes, consiste en un partage de l’île et en la présence permanente sur les lieux des forces de l’O.T.A.N.

L’extrême droite grecque et une certaine politique américaine décident alors la chute du gouvernement légal de la Grèce. Le plan comporte deux phases. La première est la phase parlementaire: le roi refuse de signer les décrets d’éloignement du gouvernement du ministre de la Défense nationale et du chef de l’état-major, ce qui amène Papandréou à démissionner le 15 juillet 1965. Le Palais tente à plusieurs reprises de détacher de la coalition du centre un nombre suffisant de députés pour pouvoir former, avec l’appui des députés de la droite, un gouvernement «légal». Ces essais ayant échoué, le roi confie le soin de constituer un gouvernement au leader de l’opposition qui, n’obtenant pas l’investiture de la Chambre, décrète sa dissolution (1967). Intervient alors la phase militaire: les résultats des élections étant aléatoires pour la droite, une junte dirigée par quelques colonels s’empare du pouvoir le 21 avril 1967, au nom du roi.

La dictature des colonels

La constitution et les institutions démocratiques, déjà malmenées, sont abolies. Une dictature, analogue à celles de certains pays d’Amérique latine, dirigée par quelques militaires bornés possédant une idéologie confuse et simpliste et qui ne représentent même pas la majorité de l’armée, entend gouverner le pays par la terreur. Tout opposant passe en cour martiale et est envoyé en prison, en résidence surveillée ou dans des camps de concentration. Après l’échec d’une tentative pour rétablir la situation antérieure au coup d’État des colonels, le roi doit quitter la Grèce (13 décembre 1967). Les essais des militaires pour «normaliser» le régime en faisant voter une nouvelle constitution qui limite les libertés individuelles, renforce l’exécutif et donne à la direction de l’armée des pouvoirs exorbitants (29 septembre 1968); la destitution du roi et la proclamation de la République (29 juillet 1973); les tentatives faites pour «libéraliser» le régime (depuis janvier 1971) par la formation d’un gouvernement civil en octobre 1973; toutes ces péripéties ne désarment pas l’opposition qui, en Grèce et hors de Grèce, s’organise et se renforce.

En effet, le régime des colonels, peu conforme à l’évolution des structures sociales et politiques de la Grèce, n’a jamais réussi à avoir des assises solides dans le pays; il ne se maintient en place que grâce à l’appui d’une partie de l’armée et d’une oligarchie indigène, et d’une certaine politique américaine.

Des instances internationales telles que l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe ont condamné le régime des colonels pour violation des droits de l’homme (31 janvier 1969). La grande majorité des Grecs, y compris la majeure partie de la droite, est restée hostile ou réticente. L’ancien leader de la droite, Constantin Caramanlis, déjà en exil volontaire à Paris avant le coup d’État des colonels, a manifesté à plusieurs reprises son opposition à la dictature (déclarations en 1967 et en 1973). Des organisations de résistance contre le régime, auxquelles participent des gens de toutes les nuances politiques, se forment en Grèce et hors de Grèce. Les manifestations de cette résistance à la dictature qui commencent dès 1968, lors des obsèques de l’ancien chef du gouvernement, Georges Papandréou (1er novembre) s’intensifient en 1972 (manifestation du 20 novembre 1972) et surtout en 1973 (14-17 novembre) quand trois mille étudiants, ayant l’appui de la grande majorité de la population d’Athènes, occupent l’École polytechnique au centre de la capitale et réclament des élections «honnêtes» et le rétablissement des libertés universitaires. Le régime riposte par la proclamation de la loi martiale sur l’ensemble du territoire, par la création de tribunaux militaires d’exception et par une intervention armée contre les étudiants assiégés. Le 25 novembre, le noyau dur de la junte renverse, par un nouveau coup d’État, le chef de la junte militaire, Georges Papadopoulos. L’attentat perpétré contre l’archevêque Makarios à Chypre (15 juillet 1974) par les officiers grecs de la garde nationale chypriote «prêtés» par la junte, et le renversement du gouvernement chypriote constituent les derniers actes de la junte militaire. Devant l’invasion de Chypre par les armées turques, les tenants du pouvoir en Grèce font appel à Constantin Caramanlis. Rétablir une vie politique normale, redresser l’économie et définir une politique extérieure équilibrée, telles sont les principales tâches auxquelles doit faire face la Grèce après la chute de la dictature.

Le retour à la démocratie

Le nouveau gouvernement est composé essentiellement de personnalités ayant appartenu aux formations politiques d’avant 1967. Il prend un certain nombre de mesures: abolition des institutions de la dictature et remise en vigueur provisoire de la Constitution de 1952, à l’exception des dispositions relatives à la monarchie, la question du régime devant être définitivement tranchée par référendum (acte constitutionnel du 1er août 1974), rétablissement des libertés fondamentales et légalisation de tous les partis politiques, y compris le parti communiste, épuration, bien que modérée pour certains secteurs, des services de l’État et des forces armées, poursuite et condamnation par les tribunaux des principaux responsables de la dictature. Par le référendum du 8 décembre 1974, le peuple grec choisit le régime républicain à une majorité de 69,2 p. 100 et la Ve Assemblée de révision vote la nouvelle constitution le 9 juin 1975 en fixant son entrée en vigueur au 11 juin 1975.

Entre-temps, la vie politique normale reprend; les partis qui existaient avant 1967 se reconstituent, d’autres se créent (tabl. 1). Toutes les tendances sont représentées: le centre droit modéré dans le nouveau parti de la Nouvelle Démocratie (N.D.); l’aile d’extrême droite royaliste de l’ancien parti de l’Union nationale radicale (E.R.E.) se détachera bientôt pour former des groupements politiques à part; les libéraux traditionnels dans l’Union du centre démocratique (E.D.H.K.); la gauche socialiste teintée d’un certain populisme dans le Mouvement socialiste panhellénique (P.A.S.O.K.); la gauche communiste, scindée en deux groupes, dans le Parti communiste traditionnel (K.K.E.) et dans le Parti communiste dit de l’intérieur (K.K.E. esot.) à tendance eurocommuniste; d’autres mouvements progressistes et socialisants forment de petits groupements.

Les forces politiques s’adaptent aux structures économiques et sociales du pays, qui se rapprochent progressivement de celles des pays industrialisés. En effet, malgré les difficultés, l’économie progresse et ses structures s’équilibrent. Depuis 1961 et jusqu’en 1975, l’économie grecque a connu une croissance annuelle moyenne de 6,8 p. 100. En 1979, la contribution de l’industrie à la formation du P.I.B. est estimée à 33,5 p. 100 contre 14,1 p. 100 pour l’agriculture. La part grecque dans cette industrie augmente sensiblement (de 571 entreprises formant des sociétés anonymes ou sociétés à responsabilité limitée, employant un capital de 38,5 millions de drachmes et produisant le tiers de l’ensemble de la production industrielle de la Grèce en 1962, on passe en 1977 à 2 307 entreprises avec un capital de 236 millions de drachmes en moyenne et dont la part dans l’ensemble de la production dépasse 80 p. 100). D’importants changements se produisent aussi dans la structure de la production en faveur des biens d’équipement: la part des produits de consommation tombe de 74 p. 100 dans les années 1950 à 49 p. 100 en 1978.

La population urbaine passe de 43 p. 100 en 1961 à 55,7 p. 100 en 1975 et à 62,5 p. 100 en 1990. Certes, un examen plus approfondi pourrait démontrer que cette économie reste en grande partie dépendante des capitaux étrangers par le moyen des firmes multinationales, que le retard par rapport aux économies des puissances industrielles reste toujours considérable et que la répartition du revenu national en faveur des salariés et des catégories de revenus inférieurs, malgré les efforts qui ont été entrepris, est toujours une nécessité. Néanmoins, les chiffres cités montrent que le changement des structures sociales amorcé depuis avant 1964 s’intensifie. La classe ouvrière et la paysannerie deviennent de plus en plus conscientes de leurs propres intérêts; une partie de la bourgeoisie, industrielle, commerçante, ou employée dans des services, commence à faire preuve d’indépendance vis-à-vis des capitaux étrangers et, la leçon de la sinistre aventure du septennat des colonels aidant, à se radicaliser.

Les répercussions de ces changements sur la vie politique actuelle sont évidentes: si les discussions sur la Constitution n’ont pas abouti à un consensus de l’ensemble de la représentation populaire à la Chambre et si le gouvernement actuel, fort de sa majorité, a pu imposer une constitution qui, au niveau de l’organisation et des rapports du pouvoir, renforce l’exécutif et le soustrait dans la pratique, pour certains domaines (défense nationale, sûreté publique, politique étrangère), au contrôle du Parlement, et si, enfin, au niveau des libertés, il a introduit des dispositions susceptibles d’interprétations arbitraires, il n’en est pas moins vrai que cette Constitution représente des progrès considérables dans le domaine des droits de l’homme. Les institutions républicaines telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui constituent le régime politique le plus démocratique que la Grèce ait connu depuis longtemps, et cela malgré les menaces provenant de certains éléments rétrogrades enhardis par la politique hésitante du gouvernement.

En outre, les divergences, en ce qui concerne la politique sociale, entre la majorité gouvernementale et l’opposition centriste semblent inexistantes, ce qui explique en partie le tassement du centre traditionnel aux dernières élections, la montée des socialistes du P.A.S.O.K. et celle, moins spectaculaire, de la gauche communiste. Il faut noter également que les divergences sur l’un des problèmes essentiels de cette période – à savoir l’entrée de la Grèce (associée depuis le 9 juillet 1961) dans le Marché commun par l’accord du 28 mai 1979 – dépassent les clivages politiques. La majorité gouvernementale, l’opposition centriste et une partie des progressistes et de la gauche, bien que pour des raisons différentes, en sont partisans. Seuls le P.A.S.O.K. et le Parti communiste traditionnel y restent hostiles.

Le problème majeur pour la Grèce, au début des années 1980, est celui de l’orientation de sa politique extérieure, en particulier ses rapports avec l’O.T.A.N. et avec les États-Unis (question compliquée à l’excès et qui s’est aggravée depuis l’invasion de Chypre par la Turquie, membre, comme la Grèce, de l’O.T.A.N. et avec les revendications turques dépourvues de fondement sur les îles grecques de la mer Égée). Devant l’attitude pour le moins ambiguë à l’égard de la Grèce et manifestement favorable à la Turquie des États-Unis – dont les services de la C.I.A. ne semblent pas étrangers à l’affaire chypriote –, la Grèce, après l’échec des pourparlers de Genève sur cette question et la seconde invasion turque, s’est retirée de l’organisation militaire de l’O.T.A.N. (14 août 1974), tout en restant dans l’organisation politique. Si une grande partie de l’opposition demande le retrait de la Grèce de l’O.T.A.N. et l’évacuation des bases militaires américaines, le gouvernement, tout en considérant, à tort ou à raison, que la défense de la Grèce commande son attachement à l’Occident, et en particulier aux États-Unis, pose néanmoins certaines conditions et résiste aux pressions américaines, ainsi qu’à celles des puissances de l’O.T.A.N. Les négociations portant sur les bases américaines et sur les relations avec l’O.T.A.N. sont toujours en cours. Enfin, il faut noter que la politique pro-occidentale du gouvernement est contrebalancée par son ouverture vers les pays de l’Est.

Les clarifications apportées par les élections du 18 octobre 1981 accentuèrent les tendances apparues clairement après la chute de la dictature, tendances à une politique extérieure plus équilibrée qui pourrait seule garantir l’indépendance réelle de la Grèce ainsi qu’à une réforme radicale des structures de l’économie et des institutions.

En effet, la montée des formations politiques de gauche aux dépens des forces de la droite et du centre reflétait les transformations sociales qui sous-tendaient une telle politique; les progrès spectaculaires du P.A.S.O.K. sont également l’œuvre de son leader, Andréas Papandréou.

Le gouvernement socialiste (P.A.S.O.K.), disposant d’une large majorité à la Chambre s’efforce d’appliquer les grandes lignes de la politique énoncée plus haut.

Le renforcement des rapports avec les voisins balkaniques en vue d’une coopération économique et culturelle, et d’une entente pour faire des Balkans une zone dénucléarisée et contribuer à un accord général sur les armements et à la paix, le premier accord avec les États-Unis sur la question des bases militaires (juill. 1983), l’attitude indépendante de la Grèce dans ses rapports avec l’O.T.A.N., organisation militaire à laquelle elle participe de nouveau, et au Parlement européen s’inscrivent dans les efforts faits par les forces politiques démocratiques pour donner des bases nouvelles à la politique extérieure de la Grèce.

Devenue depuis janvier 1981 le dixième membre de la C.E.E., la Grèce entend y jouer un rôle actif. La question chypriote, malgré les propositions de la France, acceptées par la Grèce et les Chypriotes grecs, reste toujours pendante.

Les élections législatives de juin 1985, malgré une légère érosion du P.A.S.O.K., due sans doute aux mauvais résultats de la politique économique, concernant le chômage et l’inflation notamment, constituent une grande victoire pour Andréas Papandréou. Celui-ci adopte alors un programme d’austérité pour stabiliser l’économie.

En 1989, la Chambre des députés est renouvelée à deux reprises (juin et novembre; tabl. 2) et trois cabinets se succèdent à la suite de la démission du Premier ministre Andréas Papandréou, dont le gouvernement est éclaboussé depuis l’été précédent par des scandales politico-financiers. Les partis politiques s’accordent sur la nécessité de moraliser la vie publique. Après les élections de juin, la Nouvelle Démocratie forme un gouvernement minoritaire de droite soutenu par le Rassemblement de la gauche et du progrès, coalition électorale formée en 1989, qui regroupe le Parti communiste (K.K.E.) et différentes formations de gauche. Après ce gouvernement de transition, les élections de novembre ne permettent pas à la Nouvelle Démocratie, première formation politique du pays, d’atteindre la majorité absolue. Les chefs des trois grands partis s’entendent alors pour constituer un gouvernement d’union nationale.

La droite consolide ses positions en 1990: la Nouvelle Démocratie manque d’un siège la majorité absolue au Parlement, mais, grâce au soutien d’un député de centre droit, Constantin Mitsotakis forme un gouvernement conservateur qui se donne pour priorité le redressement économique du pays, et Constantin Caramanlis, fondateur de la Nouvelle Démocratie et ancien chef d’État, est élu président de la République par le Parlement. Les partis politiques sont maintenant tous favorables à la C.E.E., fait qui s’est traduit au Parlement par la ratification du traité de Maastricht à une large majorité, le 3 juillet 1992.

La situation n’est pas sereine pour autant; outre les débats suscités par l’incapacité du gouvernement à redresser l’économie (en 1991, le chômage était de 9,2 p. 100 et l’inflation de 18 p. 100), la vie politique est dominée par les relations de la Grèce avec ses voisins: la Turquie, qui pratique une diplomatie active dans les Balkans, l’Albanie, qui abrite une minorité grecque, et la Macédoine, qui voudrait capter une partie de l’héritage gréco-macédonien. Athènes refuse donc de reconnaître la république de Macédoine sous cette appellation au sommet européen de Lisbonne, en juin 1992.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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